Lakurawa étend rapidement son contrôle territorial et augmente ses revenus dans le nord-ouest du Nigéria, et pourrait contri­buer à créer le pont tant redouté entre les groupes armés nigérians et sahéliens.

Les violences liées à Lakurawa, un groupe armé du nord-ouest du Nigéria qui aurait prêté allégeance à l’État islamique au Grand Sahara (ISGS), ont augmenté depuis janvier 2025.1 Elles ont fait des dizaines de morts,2 causé la destruction à grande échelle de maisons et provoqué des déplacements massifs de population à Sokoto et Kebbi.3 Cette recrudescence de la violence, concentrée dans une région instable, où se rejoignent le Nigéria, le Niger et le Bénin, pourrait constituer un pont inquiétant pour l’expansion des groupes extrémistes violents du Sahel vers le nord du Nigéria.

Les économies illicites alimentent et soutiennent Lakurawa, et l’expansion du groupe vers de nouveaux territoires lui permet d’accéder plus facilement à des sources de revenus essentielles. Le groupe tire ses revenus du vol de bétail, des enlèvements, de l’extorsion dans le cadre de la zakat qu’il a imposée (une forme d’aumône obligatoire dans l’islam) et du commerce illicite de carburant, notamment en vandalisant des oléoducs transfrontaliers et en saisissant les stocks de carburant des négociants du marché noir.4 Ces revenus illicites renforcent les capacités opérationnelles du groupe et consolident encore davantage sa présence dans la région.

Cela reflète les tendances observées dans toute l’Afrique de l’Ouest, où les groupes armés sont impliqués dans les économies illicites. Comme le soulignent les conclusions du Dispositif de surveillance des économies illicites et de l’instabilité 2025,5 les groupes armés en Afrique de l’Ouest participent aux économies illicites pour trois raisons principales : générer des revenus, obtenir des ressources opérationnelles telles que des armes, du carburant ou des véhicules, et renforcer leur légitimité auprès des communautés dans lesquelles ils opèrent. L’extorsion des communautés par Lakurawa, qui impose une forme de « gouvernance » extra-légale pour collecter des revenus et des ressources, montre que le groupe utilise cette stratégie bien connue.

Origines et expansion de Lakurawa

Les communautés le long de la frontière entre le Niger et le Nigéria ont pour la première fois été confrontées à ce groupe lorsqu’il était constitué de bergers armés, principalement d’origine malienne et nigérienne, qui se déplaçaient fréquemment entre les communautés de l’État de Sokoto en 2017 et 2018.6 Initialement perçus comme des alliés potentiels, certains chefs communautaires ont sollicité l’aide de Lakurawa pour lutter contre les bandits qui déstabilisaient la région. Entre 2018 et 2019, le groupe aurait réussi à repousser ces éléments criminels.7

Cependant, la stabilité a été de courte durée. Après un différend avec l’un des dirigeants qui avait sollicité son aide, Lakurawa s’est retourné contre les communautés qu’il avait autrefois protégées. Entre 2020 et 2022, le groupe est devenu une force prédatrice, imposant des taxes, confisquant du bétail, se livrant à des enlèvements et imposant une version rigide de l’islam. Certains des bandits délogés par Lakurawa ont formé des alliances avec le groupe, non pas en tant que membres officiels, mais en tant que collaborateurs, notamment dans le cadre d’opérations de vol de bétail et d’enlèvements.8

Camps de Lakurawa et attaques violentes, novembre 2024-septembre 2025.

Figure 2 Camps de Lakurawa et attaques violentes, novembre 2024-septembre 2025.

Source : Analyse de contenus médiatiques et entretiens menés avec un échantillon représentatif de membres des milices, de dirigeants communautaires et d’habitants de Sokoto et Kebbi.

Au troisième trimestre de 2024, Lakurawa avait établi des bases opérationnelles permanentes à Gudu et Tangaza, et ses activités s’étaient étendues à certaines parties du nord de Kebbi.9 Depuis début septembre 2025, de nouveaux camps ont vu le jour à Jega, Maiyama et Koko (voir Figure 2).10 Selon des sources locales, la création de ces camps a élargi la portée géographique des activités du groupe, qui s’étendent désormais au nord-ouest jusqu’à Kogi, au sud-ouest jusqu’à Kwara et à la zone frontalière entre le Bénin, le Nigéria et le Niger.11

Une analyse du Centre international d’études sur les conflits de Bonn estime que le groupe compte plus de 1 000 combattants.12 Il s’agit probablement d’une estimation prudente, car des sources locales indiquent que le groupe compte jusqu’à 700 membres rien que dans deux zones de gouvernement local, environ 500 à Gudu13 et 200 à Arewa.14

Un pont entre les groupes extrémistes sahéliens et nigérians

Les preuves s’accumulent concernant l’affiliation de Lakurawa à l’ISGS. En juillet 2025, l’équipe de surveillance des sanctions de l’ONU chargée de l’État islamique a déclaré : « Depuis fin 2024, l’ISGS a mani­festé son intention de déplacer ses activités vers la frontière nord-ouest du Nigéria, en s’appuyant sur le groupe Lakurawa, qui aurait prêté allégeance à l’ISGS. »15

L’affiliation présumée de Lakurawa à l’ISGS représente une menace importante.16 Alors que Province de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), un autre affilié de l’État islamique solidement implanté en Afrique de l’Ouest depuis des années, opère depuis longtemps dans le nord du Nigéria, les liens entre Lakurawa et l’ISGS augmentent les risques d’une alliance potentielle entre les éléments de l’ISGS du Sahel et les acteurs extrémistes du Nigéria, créant ainsi le pont tant redouté entre les groupes nigérians et sahéliens. Dans la pratique, cela pourrait signifier que les ressources opérationnelles, les combattants et éventuellement les finances pourraient être partagés avec Lakurawa, et que des liens plus étroits pourraient être établis entre l’ISGS et l’ISWAP au Nigéria. L’expansion continue de Lakurawa vers le Nord-Ouest et le Centre-Nord du Nigéria représente une évolution préoccupante, reflétant le mouvement plus large des groupes extrémistes vers le sud, en direction des côtes de l’Afrique de l’Ouest. Cette tendance est particulièrement alarmante étant donné que la région est restée historiquement relativement protégée de l’influence des groupes extrémistes et risque désormais de devenir une plaque tournante pour la génération de revenus illicites, avec des implications profondes pour la stabilité régionale.

La zone frontalière entre le Bénin, le Nigéria et le Niger abrite un nombre croissant de groupes armés. L’expansion des groupes extrémistes violents du Sahel vers les États côtiers de l’Afrique de l’Ouest constitue une menace régionale émergente, le Nigéria étant de plus en plus exposé à ce mouvement vers le sud.17 Dans ce contexte, il est essentiel de lutter contre l’insurrection de Lakurawa pour rétablir la stabilité à l’intérieur des frontières du Nigéria et stopper l’expansion des groupes extrémistes vers les côtes de l’Afrique de l’Ouest. Il est crucial de perturber les sources de revenus de Lakurawa pour contrer l’influence croissante du groupe et ainsi limiter l’expansion et l’enracinement des réseaux extrémistes sahéliens dans le nord du Nigéria.

Incidents violents liés à Lakurawa à Sokoto et Kebbi, 2023 et 2025.

Figure 3 Incidents violents liés à Lakurawa à Sokoto et Kebbi, 2023 et 2025.

Source : données d’ACLED

Des sources de revenus en expansion pour Lakurawa

L’accès de Lakurawa aux ressources augmente à mesure qu’il établit de nouvelles bases opérationnelles et étend ses activités à de nouvelles zones. Le groupe tire des revenus de quatre économies illicites principales : le vol de bétail, l’extorsion, les enlèvements et le commerce illicite de carburant.

Le vol de bétail est l’activité la plus lucrative et la plus déstabilisante. Entre mai et juillet 2025, plus de 1 800 têtes de bétail ont été déclarées volées dans la zone de gouvernement local d’Illela, à Sokoto, Lakurawa et des bandits affiliés étant responsables de ces vols. Dans la zone de gouvernement local d’Augie, dans l’État de Kebbi, un membre d’une milice a indiqué « qu’environ 2 000 vaches et plus de 1 500 moutons et chèvres » avaient été volés en huit mois en 2024.18

Auparavant, le bétail volé était vendu sur les marchés proches de la frontière au Niger, où il pouvait atteindre des prix plus élevés. Cependant, la fermeture récente des frontières et le renforcement des contrôles par les autorités nigériennes ont mis fin à cette chaîne d’approvisionnement essentielle. En réponse, Lakurawa achemine désormais le bétail volé vers des marchés plus éloignés dans des villes du sud du Nigéria telles que Lagos, Ilorin et Ibadan.19 Il s’agit là d’une adaptation stratégique à la pression internationale, qui a donné naissance à une nouvelle catégorie de courtiers et de négociants qui se rendent dans les forêts pour acheter directement à Lakurawa du bétail volé pour le revendre ensuite dans les centres urbains. Ce marché gris émergent illustre à quel point l’influence économique de Lakurawa ne se limite pas aux zones frontalières reculées, mais s’insère dans les systèmes commerciaux traditionnels.

Expliquant l’ancrage et l’influence croissante du groupe dans l’économie locale du bétail, un homme d’affaires de Gudu a déclaré : « les habitants a commencé à faire des affaires avec eux, en particulier pour le bétail. Leur bétail est très bon marché et disponible sur notre marché. »20 À Augie, le vol de bétail par Lakurawa a dévasté le secteur de l’élevage. Selon une source locale, certains négociants en bétail ont « quitté le secteur ».21

Une autre source importante de financement pour Lakurawa est l’extorsion. Sous prétexte de collecter la zakat, ils contraignent les agriculteurs et les éleveurs à leur remettre du bétail et d’autres biens. Il s’agit d’un processus d’extraction forcée, une stratégie couramment utilisée par les organisations extrémistes violentes en Afrique de l’Ouest. Les vols se transforment en zakat à mesure que le niveau d’influence d’un groupe sur un territoire augmente.

Les enlèvements contre rançon sont souvent menés en collaboration avec des groupes de bandits. Auparavant source de tensions entre Lakurawa et les bandits, principalement en raison de désaccords sur la juridiction opérationnelle et le partage des revenus, cette pratique est désormais coordonnée. Certains bandits délogés par Lakurawa ont rejoint le groupe pour commettre des enlèvements, car ils ont perdu le contrôle du territoire et doivent subvenir à leurs besoins.

En général, un enlèvement commis par Lakurawa prend la forme d’une incursion à moto du groupe dans les communautés. Ils tirent et tuent toute personne qui résiste ou qu’ils soupçonnent d’être un membre d’une milice, et enlèvent ceux qu’ils jugent suffisamment riches pour payer une rançon. Par exemple, lors d’attaques coordonnées visant des communautés dans les zones de gouvernement local de Kebbe et Tambuwal, un nombre indéterminé d’habitants ont été enlevés et des dizaines ont été tués en septembre 2025.22

Le vol de carburant constitue une autre source de revenus. Le 13 décembre 2024, l’oléoduc Niger-Bénin a été attaqué dans la région de Dosso, au Niger, vraisemblablement par des combattants de Lakurawa. Les autorités nigériennes ont affirmé que les militants avaient attaqué avec le soutien des forces nigérianes. Le gouvernement fédéral du Nigéria a démenti cette accusation, soulignant que le pays était déterminé à lutter contre l’extrémisme violent dans la région.23

Bien que les médias aient présenté l’acte de vandalisme commis par Lakurawa sur l’oléoduc Niger-Bénin comme un acte de sabotage, des sources locales ont suggéré qu’il y avait de fortes motivations économiques.24 Le groupe siphonne régulièrement du carburant des oléoducs Niger-Bénin qui traversent sa zone d’opération et le vend à des acheteurs du Niger. Cela s’accompagne souvent d’actes de sabotage ciblés contre les oléoducs, peut-être pour dissimuler les vols ou pour affirmer son contrôle sur des infrastructures essentielles.25

Au moins six attaques ont été perpétrées contre les oléoducs Niger-Bénin entre décembre 2024 et mai 2025.26 À Sokoto, le groupe s’approvisionne principalement en carburant aux dépens des oléoducs transfrontaliers. À Kebbi, où il n’y a pas d’oléoducs de ce type, un chef de milice a décrit comment ils « volent du carburant aux vendeurs du marché noir et aux stations-service ».27

La stratégie contre Lakurawa doit cibler ses sources de revenus

La base économique diversifiée de Lakurawa soutient ses opérations et permet au groupe de s’adapter à des conditions changeantes, telles que l’impact de la fermeture des frontières sur son rôle dans le marché du vol de bétail.

À certains égards, l’exploitation des économies illicites par Lakurawa est un exemple type des tendances observées dans les plaques tournantes illicites en Afrique de l’Ouest.28 Grâce au vol de bétail et aux enlèvements contre rançon, le groupe génère les revenus dont il a besoin. Le vol de carburant lui permet d’amasser des revenus et d’accéder à une ressource nécessaire à la conduite de ses opérations. La zakat, l’extorsion et les enlèvements lui permettent de renforcer son image de groupe redouté et d’asseoir sa légitimité en tant qu’acteur influent.

À d’autres égards, il s’agit toutefois d’un acteur unique dans la région frontalière entre le Nigéria et le Niger. Sa relation avec l’ISGS pourrait transformer le rôle des groupes armés sahéliens dans le nord du Nigéria. Dans cette optique, son implication dans des économies illicites telles que le vol de bétail, l’extorsion et les enlèvements constitue une évolution préoccupante. L’analyse du Dispositif de surveillance des économies illicites et de l’instabilité a montré que ces marchés ont un effet « accélérateur » sur l’instabilité et les conflits.29 Toute stratégie efficace visant à affaiblir Lakurawa doit donc cibler ses sources de revenus afin de perturber l’écosystème financier du groupe.

Notes

  1. Conseil de sécurité des Nations Unies, Letter dated 21 July 2025 from the chair of the Security Council committee pursuant to resolutions 1267 (1999), 1989 (2011) and 2253 (2015) concerning Islamic State in Iraq and the Levant (Da’esh), Al-Qaida and associated individuals, groups, undertakings, juillet 2025. 

  2. Isad Ismaila, Six-month killing spree: Lakurawa terrorists leave 59 dead in north-west Nigeria, HumAngle, 21 juin 2025. 

  3. Sahara Reporters, Lakurawa terrorists kill Sokoto community leader, one other in fresh attack, 20 septembre 2025. 

  4. Entretien avec un expert en sécurité basé à Sokoto, 1er octobre 2025. 

  5. Lyes Tagziria et Lucia Bird, Économies illicites et instabilité : cartographie des plaques tournantes illicites en Afrique de l’Ouest 2025, GI‑TOC, octobre 2025. 

  6. Entretiens avec des membres de milices et des habitants de Sokoto et Kebbi, septembre 2025. 

  7. Institut des Nations Unies pour la recherche sur le désarmement, The Lakurawa: North-west Nigeria’s ‘newest’ threat, 26 mars 2025. 

  8. Entretien avec le chef d’une milice à Augie, 14 septembre 2025. 

  9. Shola Lawal, Lakurawa, le nouveau groupe armé qui sème le chaos à la frontière entre le Nigeria et le Niger, Al Jazeera, 10 janvier 2025. 

  10. Entretien avec un expert en sécurité basé à Sokoto, 1er octobre 2025. 

  11. Ibid. ; entretien avec un chef de milice dans la zone de gouvernement local d’Augie, dans l’État de Kebbi, le 14 septembre 2025. 

  12. Mustapha Alhassan, Oyewole Oginni et Claudia Breitung, Countering Lakurawa recruitment in north-west Nigeria, Centre international d’études sur les conflits de Bonn, septembre 2025. 

  13. Entretien avec un homme d’affaires à Gudu, 13 septembre 2025. 

  14. Entretien avec un leader de la jeunesse à Arewa, 14 septembre 2025. 

  15. Conseil de sécurité des Nations Unies, Letter dated 21 July 2025 from the chair of the Security Council committee pursuant to resolutions 1267 (1999), 1989 (2011) and 2253 (2015) concerning Islamic State in Iraq and the Levant (Da’esh), Al-Qaida and associated individuals, groups, undertakings, juillet 2025. 

  16. Institut des Nations Unies pour la recherche sur le désarmement, The Lakurawa: North-west Nigeria’s ‘newest’ threat, mars 2025. 

  17. Center for Preventive Action, Violent extremism in the Sahel, 4 septembre 2025. 

  18. Entretien avec le chef d’une milice dans la zone de gouvernement local d’Augie, Kebbi, 14 septembre 2025. 

  19. Ibid. 

  20. Entretien avec un homme d’affaires dans la zone de gouvernement local de Gudu, Sokoto, 13 septembre 2025. 

  21. Entretien avec le chef d’une milice dans la zone de gouvernement local d’Augie, Kebbi, 14 septembre 2025. 

  22. Musa Ubandawaki, Communities flee, village head in exile as Lakurawa, bandits, kidnappers sack villages in Sokoto, Vanguard, 16 septembre 2025. 

  23. Ojochenemi Onje, Nigeria denies allegations of involvement in Niger oil pipeline attack, Business Day, 21 décembre 2024. 

  24. Ibid. 

  25. Entretien avec le chef d’une milice à Illela, Sokoto, 13 août 2025. 

  26. Goro Initiative, Niger: Satellite images reveal possible oil spills following pipeline attack, 19 janvier 2025 ; Zagazola Makama, Pipeline attacked again near Konni in Niger Republic, Zagazola, 9 mai 2025 

  27. Entretien avec le chef d’une milice à Augie, 14 septembre 2025. 

  28. Lyes Tagziria et Lucia Bird, Économies illicites et instabilité : cartographie des plaques tournantes illicites en Afrique de l’Ouest 2025, GI‑TOC, octobre 2025. 

  29. Ibid.