Le marché aux bestiaux de Cinkassé au Togo, qui avait été fermé car soupçonné de servir au blanchiment de bétail volé, a rouvert après des réformes strictes, mais les risques persistent.

Le vol de bétail est devenu une caractéristique déter­minante de l’économie de guerre au Sahel, utilisé par les groupes armés pour se financer et acquérir un certain degré de légitimité auprès des communautés. Les données de la cartographie des plaques tournantes illicites menée par la GI‑TOC en 2025 ont mis en évidence le vol de bétail comme l’un des marchés criminels qui alimentent le plus l’instabilité (qualifié de « marché accélérateur ») au Sahel et en Afrique de l’Ouest : il est présent dans 15 des 23 plaques tour­nantes illicites qui affectent le plus l’instabilité régionale.1

Depuis 2015, le centre du Mali et le Burkina Faso sont l’épicentre des conflits et du vol de bétail. Cependant, cet écosystème criminel dépasse les frontières, et les États côtiers sont des plaques tournantes clés pour le blanchiment du bétail volé. Dans la région des Savanes, au nord du Togo, Cinkassé est depuis longtemps un centre important de commerce. Le marché aux bestiaux de Cinkassé, situé à la frontière avec le Burkina Faso et le Ghana (zone trifrontalière), est devenu l’une des principales plaques tournantes pour le commerce licite et illicite de bétail, en particulier après la fermeture par les autorités togolaises du marché de Koudjouaré, plus à l’est près de la frontière avec le Bénin, pour des raisons de sécurité en 2022.

Depuis 2022, les organisations extrémistes violentes (OEV), au premier titre Jama’at Nasr al-Islam wal Muslimin (JNIM), ont gagné du terrain dans les zones frontalières entre le sud-est du Burkina Faso et la région des Savanes, et la violence a augmenté. Dans la seule région des Savanes, l’Armed Conflict Location & Event Data (ACLED) montre une augmentation des incidents violents liés à l’extrémisme, passant d’un incident entre 2020 et 2021 à 60 entre 2022 et 2024.2

Parallèlement, le vol de bétail a augmenté et s’est transformé, passant de petits larcins largement non violents (souvent le fait de membres de la communauté ou de bandits) à des pillages violents de troupeaux entiers, souvent liés au JNIM.3 L’initiative de cartographie des plaques tournantes identifie une augmentation du vol de bétail dans les régions septentrionales du Bénin et du Togo, toutes deux de plus en plus touchées par les activités du JNIM. Cela reflète les tendances observées dans les zones de conflit de la région : les régions infiltrées par le JNIM connaissent une augmentation du vol de bétail et une transformation de l’économie criminelle.4

Après avoir saisi le bétail, le JNIM s’appuie sur un vaste réseau pour le vendre. Grâce à une chaîne complexe d’intermédiaires, le bétail volé est soit vendu sur les marchés régionaux des zones septentrionales des États côtiers (comme la Côte d’Ivoire et le Togo), soit sur de petits marchés non-officiels (principalement au Ghana), puis acheminé plus au sud vers les grands marchés de consommation. Si ceux-ci se trouvent principalement dans les régions du centre ou du sud (y compris les capitales), les grands marchés régionaux de bétail sont souvent plus proches des zones frontalières, ce qui les rend plus vulnérables à l’infiltration par les intermédiaires des groupes armés.5

L’infiltration croissante du JNIM a entraîné des changements dans les économies illicites au-delà du vol de bétail, transformant l’écosystème criminel de Cinkassé. Le Togo est une zone d’importation et de transit importante pour les marchandises arrivant à son grand port maritime, à destination des pays sahéliens enclavés. Étant un point de passage pour la quasi-totalité du commerce, licite et illicite, vers le nord, Cinkassé est depuis longtemps un nœud commercial clé.

Les données 2022 et 2025 de la cartographie des plaques tournantes illicites retracent l’évolution de Cinkassé, qui est passé d’une plaque tournante générale du commerce illicite à un écosystème dans lequel les organisations extrémistes violentes (OEV), en particulier le JNIM, sont davantage intégrées dans les économies et la logistique locales.6 Jusqu’en 2022, la principale préoccupation, reflétée dans les conclusions de la cartographie des plaques tournantes de 2022, était le rôle potentiel des réseaux de trafic dans la facilitation des activités des groupes extrémistes et leur implantation dans la région, comme ils l’ont fait dans d’autres zones frontalières des pays côtiers, notamment dans le complexe W-Arly-Pendjari, à la frontière entre le Bénin, le Burkina Faso et le Niger.7 En 2025, la cartographie des plaques tournantes illicites montre que le JNIM opérait dans le nord du Togo et s’appuyait entièrement sur Cinkassé comme nœud clé pour son approvisionnement et son financement, en particulier sur le commerce de motos, de carburant et de bétail.8

Flux du commerce de bétail, fermetures de marchés et insécurité dans la zone trifrontalière entre le Togo, le Burkina Faso et le Ghana.

Figure 1 Flux du commerce de bétail, fermetures de marchés et insécurité dans la zone trifrontalière entre le Togo, le Burkina Faso et le Ghana.

Source : D’après les données recueillies par la GI‑TOC, Acting For Life et ACLED

Efforts de lutte contre le blanchiment du bétail sur les marchés régionaux

À l’instar d’autres pays de la région, l’État togolais a réagi à l’évolution de la criminalité à Cinkassé en imposant des restrictions. Il a limité les ventes informelles de carburant9 et surtout, fermé le marché aux bestiaux de la ville en octobre 2024. Les porte-paroles du gouvernement ont déclaré que ce marché était un nœud important du JNIM pour le blanchiment d’animaux volés et une source de financement clé pour le groupe.10

Les marchés aux bestiaux en Afrique de l’Ouest subissent une pression intense des autorités qui cherchent à limiter les flux financiers vers les groupes armés. Les centres du commerce de bétail jouent désormais un rôle clé dans les stratégies de lutte contre les insurrections mises en place par les autorités nationales.11 Au Mali, plusieurs grands marchés de Bamako ont été temporairement fermés en septembre 2024 après une attaque meurtrière du JNIM contre la capitale. Dans la région Est du Burkina Faso, le dernier grand marché aux bestiaux de la capitale régionale, Fada N’Gourma, est sous pression. Le ministre burkinabé de la sécurité s’est rendu sur le marché fin 2024 afin de discuter des méthodes pour empêcher les insurgés d’y accéder.12 La fermeture des marchés n’est pas une approche spécifique au Sahel et ne constitue pas une stratégie nouvelle. Dans le nord-est du Nigéria, les autorités ont fermé des marchés aux bestiaux dès 2016 afin de couper des sources de financement de Boko Haram, tandis que dans l’État de Zamfara, au nord-ouest, des dizaines de marchés ont été fermés entre 2018 et 2022.13

La stratégie visant à priver les groupes extrémistes violents de ressources et de financements va bien au-delà du vol de bétail et s’inscrit dans une tendance politique plus large. En Afrique de l’Ouest et au Sahel, cette logique s’applique de plus en plus aux chaînes d’approvisionnement opérationnelles, avec des mesures ciblant des produits tels que le carburant, les motos et même l’or, partant du principe que des restrictions d’accès affaibliront les groupes armés. Cependant, ces approches comportent des risques similaires aux différents contextes : elles ne tiennent souvent pas compte des stratégies d’adaptation des acteurs armés, tout en imposant des coûts élevés aux communautés qui dépendent de ces mêmes flux pour leur subsistance.14

Depuis 2022, les autorités togolaises ont fermé temporairement ou définitivement tous les marchés principaux de la région des Savanes, y compris Koudjouaré et Borgou, à la suite de l’infiltration du JNIM et de l’intensification de ses attaques dans la région. Ces fermetures ont eu des conséquences importantes pour les éleveurs, les commerçants15 et l’économie en général : les marchés génèrent des taxes et des redevances municipales pour les autorités locales et soutiennent des activités économiques connexes telles que le transport, la vente de nourriture et d’eau, la vente de fourrage et des emplois informels pour les intermédiaires et les porteurs.16

De plus, la fermeture des marchés n’élimine pas le blanchiment du bétail volé. Au contraire, elle déplace le commerce vers des cadres informels (tels que les marchés noirs), où les transactions sont encore moins réglementées et plus opaques.17

L’expérience de Cinkassé

Un mois après la fermeture du marché de Cinkassé en octobre 2024, les négociations entre le comité de gestion du marché et les autorités ont abouti à sa réouverture. Sous la pression de l’État, le comité de gestion a introduit des mesures visant à renforcer la traçabilité, à assurer un contrôle plus strict des transactions et à faciliter une surveillance accrue par les autorités, y compris les forces de défense et de sécurité.18 Ces mesures incluent :

Ensemble, ces réformes constituent l’une des tentatives les plus ambitieuses à ce jour pour réglementer un marché régional du bétail. Elles ont permis de protéger l’activité du marché : au cours des huit premiers mois de 2025, 23 000 animaux ont été vendus à Cinkassé, soit 59 % de plus que les 14 500 vendus en 2024, année où le commerce a été affecté par l’insécurité à la frontière avec le Burkina Faso et les restrictions (qui ont abouti à la fermeture du marché en octobre) imposées par les autorités.19

En octobre 2025, un an après la fermeture du marché pendant un mois, les autorités locales, le comité du marché et les forces de sécurité décrivent tous les réformes comme des garanties crédibles contre le blanchiment du bétail volé par le JNIM. Ils ont comblé trois lacunes principales qui permettaient auparavant au bétail volé d’entrer sur le marché. Premièrement, la forte réduction du nombre de courtiers a limité la marge de manœuvre pour des intermédiaires plus opportunistes, en particulier de jeunes courtiers soupçonnés de faciliter des ventes douteuses. Deuxièmement, des règles plus strictes en matière de documentation et des enquêtes lorsqu’il y a un doute sur la provenance d’un animal ont augmenté les coûts et les risques liés aux tentatives d’introduire du bétail volé. Troisièmement, l’interdiction de déplacer le bétail de nuit signifie que les transactions ne peuvent avoir lieu que pendant les heures d’ouverture officielles du marché, sous le regard du comité et des forces de sécurité. Ensemble, ces mesures sont considérées comme comblant les failles que des groupes tels que les intermédiaires liés au JNIM exploitaient autrefois, tout en améliorant la conformité et la transparence.20 Il est important de noter qu’il n’y a aucune indication que des marchés parallèles émergent ou que les commerçants évitent Cinkassé ; au contraire, les ventes ont augmenté.21

Le marché aux bestiaux de Cinkassé au Togo est un exemple clé des efforts déployés pour réformer les marchés précédemment exploités par des acteurs illicites.

Le marché aux bestiaux de Cinkassé au Togo est un exemple clé des efforts déployés pour réformer les marchés précédemment exploités par des acteurs illicites.

Néanmoins, ce modèle n’est pas infaillible. Certains courtiers continuent d’éviter de produire des reçus, et une sensibilisation continue ainsi qu’une application stricte de la loi sont essentielles pour garantir que la conformité aux règles ne baisse pas. Plus fondamentalement, le succès de Cinkassé ne peut pas entièrement protéger le commerce du bétail volé plus en amont. Le bétail volé peut toujours être blanchi plus tôt dans la chaîne d’approvisionnement, en particulier sur les marchés du Burkina Faso, avant d’atteindre la frontière. Pour beaucoup, la leçon à tirer est que les pratiques mises en œuvre à Cinkassé devraient idéalement être étendues à l’ensemble du réseau commercial.

La leçon tirée de Cinkassé est claire : une forte pression réglementaire, associée à un engagement local inclusif, peut transformer un marché plutôt que le fermer. La fermeture des marchés peut sembler être une solution rapide en matière de sécurité, mais elle prive les communautés et les États de revenus tout en poussant le commerce vers des structures informelles, sans parvenir à réduire la menace. En revanche, des réformes négociées, soutenues par la menace crédible d’une fermeture, peuvent aligner les incitations pour une meilleure traçabilité. Les autorités des États côtiers et sahéliens voisins devraient donc considérer Cinkassé comme un modèle pour lutter contre le blanchiment d’animaux volés et le financement d’organisations extrémistes violentes.

Notes

  1. Lyes Tagziria et Lucia Bird, Économies illicites et instabilité : cartographie des plaques tournantes illicites en Afrique de l’Ouest 2025, GI‑TOC, octobre 2025. 

  2. ACLED, Data Export Tool

  3. Pour une analyse plus approfondie du vol de bétail dans cette région, voir James Courtright et Kars de Bruijne, Cattle Wahala: How Ghana, Burkina Faso and Togo can jointly address the political economy of cattle rustling and smuggling in the tri-border region, Clingendael, 8 juillet 2025. 

  4. Flore Berger, De la chair à canon : le vol de bétail et l’économie de guerre au Mali, GI‑TOC, mars 2023. 

  5. Flore Berger, Vol de bétail et insécurité : dynamiques dans la zone trifrontalière entre le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et le Ghana, GI‑TOC, juillet 2025. 

  6. Cette comparaison est réalisée à partir des données de la cartographie des plaques tournantes de 2022 et 2025. 

  7. Antônio Sampaio et al., Une réserve de ressources : les groupes armés et l’économie des conflits dans les parcs nationaux du Burkina Faso, du Niger et du Bénin, GI‑TOC, mai 2023. 

  8. Lyes Tagziria et Lucia Bird, Économies illicites et instabilité : cartographie des plaques tournantes illicites en Afrique de l’Ouest 2025, GI‑TOC, octobre 2025. 

  9. Edouard Samboe, Interdiction du carburant frelaté : Les reconvertis tentent de joindre les deux bouts, Laabal, 13 août 2024. 

  10. 27avril, Togo : Fermeture du marché de Cinkanssé : une économie locale asphyxiée, 8 novembre 2024. 

  11. Bernard Bonnet et Sergio Dario Magnani, Défendre les droits des acteurs du commerce régional de bétail face à l’insécurité et aux crises sécuritaires, Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse dans le Sahel, 2021. 

  12. James Courtright, How stolen cattle links Ghana to the jihadist conflict in the Sahel, The New Humanitarian, 16 juillet 2025. 

  13. Kingsley L Maduke, Driving destruction: Cattle rustling and instability in Nigeria, GI‑TOC, janvier 2023. 

  14. GI‑TOC, Écueils lors de la réponse aux chaînes d’approvisionnement des groupes armés : leçons tirées du Cameroun et du Sahel, Bulletin de risque n°10, janvier 2024. 

  15. Jeune Afrique, Entre gouvernement et djihadistes, les marchés aux bestiaux du nord du Togo, au cœur d’un casse-tête sécuritaire, 15 juillet 2025. 

  16. 27avril, Togo : Fermeture du marché de Cinkanssé : une économie locale asphyxiée ; Zana Coulibaly, Livestock markets: a goldmine for local authorities?, Acting for Life, 25 octobre 2022. 

  17. Atelier à Lomé avec des représentants de comités de gestion des marchés, des organisations pastorales et les autorités de la zone trifrontalière entre le Ghana, le Togo et le Burkina Faso, juillet 2025. 

  18. Ibid. 

  19. Statistiques fournies par Acting For Life dans le cadre de son suivi des principales infrastructures liées à l’élevage. 

  20. Entretiens ultérieurs à l’atelier de Lomé avec des représentants de comités de gestion des marchés, des organisations pastorales et les autorités de la zone trifrontalière, septembre 2025. 

  21. Ibid.