l’Indice mondial du crime organisé
Observatoire des économies illicites en Afrique de l’Ouest
En résumé
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Les itinéraires du trafic d’armes vers le nord du Mali ont été perturbés. Pourquoi cela s’est-il produit et quelles en sont les implications ?
Depuis mi-2023, les itinéraires du trafic d’armes vers le nord du Mali ont été fortement perturbés à la suite d’une offensive majeure menée par les forces maliennes et leurs alliés à l’époque, le groupe russe Wagner, ce qui a déclenché d’intenses affrontements avec les groupes rebelles. Cette perturbation a entraîné une hausse des prix pour les armes illicites et contraint les trafiquants à trouver d’autres itinéraires et sources d’approvisionnement. Parallèlement, de nouveaux types d’armes prolifèrent, tels que les drones. La hausse des prix des armes et l’émergence de nouveaux itinéraires de contrebande confirment une demande persistante en armes parmi les groupes armés de la région. Cela a des implications importantes pour la stabilité dans tout le Sahel, car le trafic d’armes joue un rôle clé dans le contexte conflictuel régional.
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Le marché aux bestiaux de Cinkassé au Togo, qui avait été fermé car soupçonné de servir au blanchiment de bétail volé, a rouvert après des réformes strictes, mais les risques persistent.
L’initiative de cartographie des plaques tournantes illicites 2025 de The Global Initiative Against Transnational Organized Crime (l’Initiative mondiale contre la criminalité organisée transnationale, GI‑TOC) a identifié le vol de bétail comme l’un des marchés criminels les plus déstabilisateurs au Sahel et en Afrique de l’Ouest. Le vol de bétail se développe particulièrement dans les zones de plus en plus touchées par les organisations extrémistes violentes (OEV), notamment dans des centres clés tels que Cinkassé au Togo. Lorsque les autorités ont fermé le marché aux bestiaux de Cinkassé en octobre 2024, elles ont ciblé un centre majeur du commerce de bétail entre le Burkina Faso, le Togo et le Ghana. Cette fermeture a été motivée par des allégations selon lesquelles le marché servait à blanchir du bétail volé et à financer des OEV, notamment le JNIM, affilié à Al-Qaïda, qui utilise des marchés dans les États côtiers pour vendre le bétail qu’il vole au Sahel. Un mois plus tard, le marché de Cinkassé a rouvert avec moins de négociants, des règles plus strictes pour le traçage du bétail et une surveillance accrue de la part des autorités et de la direction. Ces changements en font un cas d’essai pour la réglementation du commerce régional du bétail.
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Lakurawa étend rapidement son contrôle territorial et augmente ses revenus dans le nord-ouest du Nigéria, et pourrait contribuer à créer le pont tant redouté entre les groupes armés nigérians et sahéliens.
Lakurawa, un groupe armé du nord-ouest du Nigéria qui aurait des liens avec l’État islamique au Grand Sahara (ISGS), a intensifié les violences depuis janvier 2025, causant de nombreux morts et des déplacements massifs dans les États de Sokoto et de Kebbi. Lakurawa se finance grâce à plusieurs sources de revenus illicites, notamment le vol de bétail, l’extorsion déguisée sous la forme de l’aumône islamique (zakat), les enlèvements contre rançon et le vol de carburant le long des oléoducs transfrontaliers et chez les commerçants du marché noir. Avec au moins 1 000 combattants et une présence territoriale en expansion, Lakurawa représente une menace stratégique car il pourrait constituer un pont potentiel entre les groupes extrémistes du Sahel et ceux du Nigéria. Ce lien pourrait faciliter le partage des ressources, des combattants et des revenus entre l’ISGS et la Province de l’État islamique en Afrique de l’Ouest. Il est essentiel de perturber les sources de revenus diversifiées de Lakurawa afin d’affaiblir le groupe et d’empêcher de nouvelles incursions de groupes extrémistes en Afrique de l’Ouest côtière.
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Le blocus imposé par le JNIM dans le sud-ouest du Mali illustre l’importance stratégique de contrôler les principales routes d’approvisionnement licites et illicites pour tirer des bénéfices opérationnels, financiers et politiques.
Le blocus du carburant dans le sud et le sud-ouest du Mali imposé par le JNIM depuis septembre 2025 a mis en évidence le rôle central du contrôle des routes dans l’économie politique des conflits en Afrique de l’Ouest. En ciblant les convois de carburant et les principales routes nationales reliant le Mali aux États côtiers, le JNIM cherche à démontrer sa force et la faiblesse de la junte militaire en asphyxiant l’économie de Bamako. En plus d’utiliser l’accès routier comme levier politique, le JNIM, d’autres groupes armés et des réseaux criminels exploitent plus largement les infrastructures routières de différentes manières. Les résultats de la cartographie des plaques tournantes illicites en Afrique de l’Ouest réalisée en 2025 montrent que 87 % des plaques tournantes illicites sont situées à proximité des principaux axes routiers, ce qui souligne à quel point les corridors de transport facilitent les flux licites et illicites de marchandises, de l’or et du carburant aux armes et aux drogues. Les routes fournissent aux groupes armés des ressources opérationnelles et des sources de revenus essentielles, tout en servant d’espaces de gouvernance et de coercition. Alors que la violence et l’extorsion se concentrent le long de ces corridors, il est essentiel de reconquérir les routes d’Afrique de l’Ouest grâce à des systèmes de mobilité équitables, transparents et sûrs afin de rétablir la stabilité et la circulation économique légitime.
À propos de ce numéro
Le 13ème numéro du Bulletin de risque des économies illicites en Afrique de l’Ouest explore la relation d’interdépendance entre les économies illicites et les conflits armés. Les recherches présentées dans ce numéro s’appuient sur les conclusions de la cartographie 2025 des plaques tournantes illicites en Afrique de l’Ouest réalisée par la GI‑TOC, une étude à l’échelle régionale analysant la géographie des économies illicites et leurs intersections avec les conflits.
La cartographie 2025, qui met à jour une version précédente publiée en 2022, fournit un aperçu des dynamiques qui caractérisent les économies illicites dans la région. Elle présente également les conclusions du Illicit Economies and Instability Monitor (Dispositif de surveillance des économies illicites et de l’instabilité, IEIM), un outil piloté par des experts qui fournit une évaluation quantitative de la mesure dans laquelle les économies illicites alimentent la violence et l’instabilité, offrant ainsi aux décideurs politiques des éclairages précis sur les principaux nœuds où la criminalité et les conflits se recoupent dans la région. L’IEIM attribue un score et classe chaque pôle et identifie ceux qui alimentent le plus les conflits et la violence.
Cette étude transversale a révélé que certaines économies illicites jouent un rôle beaucoup plus important que d’autres dans l’instabilité. Cinq économies illicites spécifiques (les enlèvements, le vol de bétail, le commerce illicite d’armes, le commerce illicite d’or, ainsi que le racket d’extorsion et chantage à la protection) ont une influence particulièrement significative sur le paysage conflictuel régional. Nous les qualifions de « marchés accélérateurs ».
Les articles de ce numéro du bulletin de risque expliquent comment ces marchés accélérateurs alimentent les conflits. Par exemple, Lakurawa, un groupe armé du nord-ouest du Nigéria, a pu étendre considérablement ses opérations et augmenter le nombre de ses combattants au cours des derniers mois. L’un des facteurs clés de son essor est l’exploitation de plusieurs sources de revenus illicites, notamment le vol de bétail, l’extorsion, les enlèvements contre rançon et le vol de carburant.
Il est toutefois possible de prendre des mesures pour endiguer l’effet accélérateur de ces marchés. Les réformes mises en œuvre au marché aux bestiaux de Cinkassé, au Togo, qui était soupçonné d’être utilisé pour blanchir du bétail volé et financer des groupes armés, notamment Jama’at Nasr al-Islam wal Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda, en sont un exemple. Le JNIM utilise des marchés dans les États côtiers pour vendre les milliers de têtes de bétail qu’il vole au Sahel. Les réformes mises en œuvre à Cinkassé pour améliorer la traçabilité du bétail constituent un exemple concret de la manière dont les marchés exploités par des acteurs illicites peuvent être réformés.
Les marchés illicites peuvent toutefois se révéler résistants face à l’action des gouvernements. Par exemple, les itinéraires du trafic d’armes vers le nord du Mali depuis la Libye ont été gravement perturbés à la suite d’une offensive majeure menée en 2023 par les forces maliennes et leurs alliés à l’époque, le groupe russe Wagner. Les plaques tournantes du trafic d’armes sont passées sous le contrôle du gouvernement et la circulation d’armes illicites est devenue plus difficile. Cependant, les groupes armés se sont adaptés pour trouver d’autres sources d’approvisionnement en armes et d’autres itinéraires de trafic.
On peut examiner ces marchés accélérateurs et d’autres formes de commerce illicite sous l’angle de la géographie et des itinéraires partagés qu’ils empruntent. En Afrique de l’Ouest et au Sahel, les axes routiers constituent des corridors essentiels pour le commerce, qu’il soit licite ou illicite. Cela signifie que le contrôle des routes est une source de pouvoir tant pour les gouvernements que pour les groupes armés. Le blocus du carburant imposé par le JNIM dans le sud et le sud-ouest du Mali a mis en évidence l’importance cruciale du contrôle des routes dans l’économie politique des conflits en Afrique de l’Ouest.
Ces articles montrent comment certaines économies illicites en Afrique de l’Ouest sont un facteur clé dans l’évolution des conflits régionaux. À travers le bulletin de risque, la cartographie des plaques tournantes illicites et d’autres études, la GI‑TOC cherche à fournir une analyse qui rend compte de ces dynamiques.