La Mission multinationale d’appui à la sécurité et la Police nationale d’Haïti prises entre le marteau et l’enclume.

La Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) dirigée par le Kenya se trouve dans une position de plus en plus complexe. Avec environ 1 000 effectifs déployés, contre les 2 500 prévus à l’origine, sa portée opérationnelle reste limitée.1

Si la mission a remporté de maigres victoires symboliques depuis son déploiement en juin dernier, comme la saisie d’une résidence du chef de gang Chérizier à la fin du mois de novembre 2024, les gangs n’ont jamais perdu leur domination.2 Le week-end du 22 février 2025, de plus, la MMAS a connu sa première perte humaine. Un officier kenyan a été abattu alors que les troupes répondaient à un appel de détresse lancé par des habitants de la commune de Port-Sondé, une zone rurale commerciale de la région de l’Artibonite.3

Aussi, la mission peine-t-elle à contester le contrôle territorial et social des gangs, en particulier dans les zones urbaines stratégiques, ce qui compromet ses efforts pour rétablir l’ordre et sécuriser les infrastructures vitales. Les difficultés de la MMAS s’inscrivent également dans le contexte d’une crise humanitaire qui s’aggrave. Les gangs continuent de freiner les efforts humanitaires en limitant l’accès aux populations vulnérables et en coupant certaines voies d’approvisionnement, ce qui entraîne des pénuries de nourriture et de médicaments et aggrave encore les conditions de vie des habitants. Les travailleurs humanitaires, enfin, ont été pris pour cible et des infrastructures vitales, telles que des centres médicaux et des centres d’hébergement, ont été détruits.4

Ensuite, les récentes attaques à Kenscoff (voir point 3) ont mis en évidence trois points importants. Premièrement, les graves lacunes en matière de coordination, de dialogue et de confiance entre la Police national d’Haïti (PNH) et la MMAS, mais aussi l’affaiblissement institutionnel de la PNH, lié à des fractures internes au sein du commandement, combiné à l’épuisement des hommes dû aux affrontements constants avec les gangs pendant des mois. Deuxièmement, et cela découle du premier problème, les difficultés de la PNH et de la MMAS à se déployer rapidement sur différents théâtres d’opérations, en particulier lorsque ceux-ci sont géographiquement éloignés, et à maintenir le contrôle du territoire, repousser les gangs et gagner du terrain contre eux. Troisièmement, le besoin impérieux d’une collecte de renseignements plus efficace et de mécanismes de réponse rapide au sein de l’appareil sécuritaire d’Haïti. L’échec du gouvernement à réagir aux alertes données met en évidence des problèmes systémiques de coordination et d’allocation des ressources. En effet, des brèves de presse ont révélé que la PNH était au courant de l’attaque de Kenscoff, mais n’aurait pas été en mesure de réagir.5 Ces fuites s’ajoutent aux déclarations du maire de Kenscoff, Jean Massillon, qui a indiqué que lorsque les assaillants avaient encerclé la commune, les autorités locales ont peiné à obtenir des renforts pour repousser l’assaut. Les attaques, qui n’ont pas cessé, ont causé d’importantes pertes en vies humaines et ont perturbé les activités agricoles.

Dans ce contexte, qui continue de se détériorer, une solution durable à la crise sécuritaire d’Haïti nécessite de reconstruire la PNH pour en faire une force compétente et crédible. Le 10 janvier 2025, l’Académie de la Police nationale d’Haïti a enregistré des progrès avec la remise de diplômes à 739 nouveaux officiers, dont 213 femmes.6 Néanmoins, les policiers haïtiens continuent d’être menacés, d’être mal ou pas payés, et de souffrir de conditions de travail particulièrement dégradées. Face à la montée de la violence, il est urgent de leur offrir une meilleure protection et un meilleur soutien. Suite à la fusillade qui a coûté la vie à un officier kenyan en février, Garry Jean Baptiste, par exemple, le leader de l’un des deux principaux syndicats de police d’Haïti, a appelé les représentants du gouvernement à fournir aux officiers plus d’équipements et de renforts, et a critiqué le retard dans les paiements et le manque d’aide financière pour les familles des officiers tués.7 Cependant, sans réforme systémique, il est peu probable que la PNH soit en mesure de devenir une force capable d’assurer la sécurité et la stabilité.

De son côté, la mission MMAS peut encore avoir un impact si elle bénéficie d’un soutien adéquat. La communauté internationale doit s’efforcer de trouver un équilibre entre les actions à court terme et les stratégies à long terme visant à reconstruire les institutions d’Haïti. Elle doit également agir de manière décisive pour étoffer la mission et renforcer les capacités de la PNH afin qu’elles puissent reprendre des territoires contrôlés par des gangs.

Enfin, la MMAS et la PNH doivent pouvoir bénéficier de formations opérationnelles et tactiques régulières, ainsi que de renseignements sur l’évolution des gangs dans leurs territoires. Cet aspect du développement opérationnel des forces de l’ordre nationales et internationales fait cruellement défaut à l’heure actuelle. L’absence de planification stratégique ne permet pas de mener des opérations à long terme et de consolider une ligne claire. Les forces publiques, en particulier la MMAS, semblent manquer d’informations fiables sur le comportement des gangs, leur armement et leurs innovations tactiques, ce qui crée un avantage pour les groupes criminels dont ceux-ci sont parfaitement conscients. Il est essentiel que ces efforts soient soutenus par des ressources financières durables, des réformes policières approfondies et des stratégies de développement à long terme. Sans une telle approche multidimensionnelle, la descente d’Haïti dans le chaos est vouée à continuer.

Patrouille de police à Port-au-Prince, mars 2025. La Police nationale d’Haïti perd actuellement la guerre contre les gangs de la ville.

Patrouille de police à Port-au-Prince, mars 2025. La Police nationale d’Haïti perd actuellement la guerre contre les gangs de la ville.

Photo: Clarens Siffroy/AFP via Getty Images

Notes

  1. Jacqueline Charles, As gangs prepare to attack Haiti’s capital, U.S. freezes critical aid for security mission, Miami Herald, 5 février 2025. 

  2. Cyrus Ombati, Kenya, Haitian troops flatten Barbecue’s home, The Star, 25 novembre 2024. 

  3. Vanessa Buschschlüter, Kenyan police officer killed confronting gang members in Haiti, BBC, 24 février 2025. 

  4. Jacqueline Charles, Haitian gang shoots up crowded U.S. embassy van, wounding at least one employee, Miami Herald, 20 janvier 2025; voir aussi Evens Sanon, Haiti’s shuttered main public hospital is set on fire in latest attack on the institution, Associated Press, 13 février 2025. 

  5. Juhakenson Blaise, Haiti’s government know about deadly Kenscoff gang attack but did nothing to stop it, The Haitian Times, 31 janvier 2025. 

  6. Guest Author et Juhakenson Blaise, Haiti’s National Police adds 739 officers to a depleted force, The Haitian Times, 13 janvier 2025. 

  7. Evens Sanon, A police union in Haiti demands more protection as gang violence surges, AP News, 25 février 2025.